Antibiorésistance : le modèle de production de l’industrie en question

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Comment l’industrie pharmaceutique fait émerger des bactéries multi-résistantes dans sa chaîne de production ? Ça se passe loin de nos frontières mais ça nous concerne tous à plus ou moins longue échéance. Bienvenue à Hyderabad en Inde, l’un des endroits les plus pollués par les fabricants de médicaments.

Nous en parlions dans nos colonnes il y a quelques semaines. Le développement de la résistance des bactéries aux traitements antibiotiques est attribué à une utilisation excessive de ces médicaments en médecine humaine et animale. Rationner l’usage de ces antibiotiques est une condition sine qua non à respecter si l’on souhaite qu’ils conservent leur efficacité.

Dans une enquête très complète publiée le 11 décembre dernier*, Le Monde s’est intéressé à un phénomène moins connu participant de façon inquiétante au développement de l’antibiorésistance des bactéries. En cause : l’incurie environnementale des fabricants de médicaments dont les usines situées en Inde et en Chine rejettent en masse « des effluents bourrés d’antibiotiques ».

La Chine et l’Inde au cœur des préoccupations

« Autrement dit, résument les auteures de cette enquête, ceux-là mêmes qui sont chargés de fabriquer nos outils de défense contre les infections bactériennes accélèrent en réalité leur obsolescence ».

Nous sommes à Hyderabad, en Inde, la capitale de l’Etat du Telangana, « l’un des sites majeurs de production d’antibiotiques au monde », explique Le Monde. Aurobindo, Hetero Drugs, Merck, Mylan, Pfizer, Sandoz ou encore Sanofi… On compte dans cette région environ 150 entreprises qui œuvrent dans la fabrication de médicaments.

En se mélangeant aux effluents des activités agricoles et humaines, les rejets d’antibiotiques des industriels constituent un environnement propice à la multiplication des bactéries résistantes, dans lequel elles peuvent échanger ou partager à volonté leurs caractéristiques génétiques.

Une problématique connue de longue date

L’enquête du Monde n’est pas la première à tirer la sonnette d’alarme. En septembre 2016, un collectif d’Organisations non-gouvernementales (ONG)** publiait un rapport intitulé La face cachée de l’antibiorésistance. « Ces dernières années, écrivent les auteurs de ce rapport, de nombreux scandales de pollution ont été révélés au niveau des sites de production chinois et indiens. Les usines d’antibiotiques apparaissent régulièrement dans des enquêtes des médias et des ONG, suggérant que les fortes concentrations d’antibiotiques retrouvées à Hyderabad ne sont pas isolées mais généralisées pour l’ensemble des pays qui produisent nos médicaments ».

« Fortes concentrations » ? L’enquête du Monde révèle que les teneurs en antibiotiques mesurées dans les cours d’eau aux environ d’Hyderabad sont 100 000 à 1 million de fois supérieures à ce qui peut être observé dans les eaux usées européennes. Et ça fait un moment que ça dure…

En 2007, une équipe suédoise a publié les résultats d’une étude menée dans cette même région. Certains prélèvements opérés par les chercheurs présentent des concentrations d’antibiotiques plus importantes que ce qu’on peut trouver dans le sang de personnes suivant une antibiothérapie ! « La concentration de l’antibiotique le plus présent, la ciprofloxacine (antibiotique à large spectre d’action, ndlr), concluent les chercheurs, atteint des niveaux jusqu’à plus de 1000 fois supérieur au seuil de toxicité pour certaines bactéries ».

Des études qui se suivent et se ressemblent

Une autre étude plus récente (2014) menée dans la région du lac Kazipally, toujours dans l’Etat du Telangana et citée dans le rapport publié par le collectif d’ONG, montre que la pollution industrielle a provoqué l’émergence de gènes de résistance (81 identifiés) contre « la plupart des principales classes d’antibiotiques ».

Les auteurs de cette étude estiment que ces gènes de résistance sont 7 000 fois plus abondants dans le lac étudié que dans un lac suédois, où ils ont effectué des prélèvements à titre comparatif (seulement 8 gènes de résistance différents retrouvés).

Comment en est-on arrivé là ? Les entreprises sollicitées par les journalistes du Monde assurent s’être dotées des équipements pour traiter et recycler la totalité des effluents liquides à l’intérieur même des usines. Mais elles ont toutes refusé d’ouvrir leurs portes. Pourquoi tant de pudeur ?

L’industrie pharmaceutique et les autorités dans le déni

Certaines se sont même montrées menaçantes : « Aurobindo, propriétaire notamment d’Arrow, très présent sur le marché de l’antibiothérapie en France, précise l’enquête, n’hésitera d’ailleurs pas à nous menacer d’un procès au cas où l’on affirmerait que ses ­usines participent à la pollution locale ». Quant aux autorités indiennes, elles balayent d’un revers de main la question d’une pollution en bande organisée.

Pis, les émissions de produits pharmaceutiques rejetés par les fabricants ne sont réglementées par aucunes normes officielles. En Europe, par exemple, la directive sur les émissions industrielles impose de respecter des limites pour l’émission de substances polluantes dans l’air ou dans l’eau (composés organiques volatils, métaux), mais aucune mention n’est faite des ingrédients entrant dans la composition des médicaments.

Pour Le Monde, il est clair que « le spectre de l’émergence de pathogènes résistants à l’ensemble de nos antibiotiques plane désormais sur la ville [d’Hyderabad, ndlr] ». Et par voie de ricochets dans n’importe quel autre pays. En 2008 déjà, des chercheurs ont découvert chez un patient suédois hospitalisé quelques mois plus tôt en Inde des bactéries disposant d’un nouveau gène de résistance codant pour une enzyme capable d’inhiber la plupart des antibiotiques de nos armoires à pharmacie, même ceux employés en dernier recours.

Risque de propagation à l’échelle mondiale

Baptisée "New Delhi métallo-bêta-lactamase 1 (NDM-1)", la bactérie ne demande qu’à se propager. Par le truchement des déplacements internationaux par exemple. Depuis la découverte de ce gène, cette « superbactérie » a été recensée dans plus de 70 pays. Elle a été identifiée en France chez un patient hospitalisé en 2015. De fait, selon les études, on estime qu’entre 70 % et 90 % des personnes qui reviennent d’Inde sont porteuses de bactéries résistantes à plusieurs antibiotiques, alors qu’elles ne l’étaient pas avant leur départ.

« La plupart du temps, l’organisme se débarrasse de ces indésirables en quelques semaines, estime David Boutoille, infectiologue au CHU de Nantes et président de Medqual, un centre ressource en antibiologie créé en 2003 dans la foulée du Plan National pour préserver l’efficacité des antibiotiques. Mais en cas d’infection, poursuit l’expert, on risque fort de se trouver en situation d’impasse thérapeutique ». Sans compter que les personnes porteuses peuvent en contaminer d’autres.

Pour les ONG ayant participé à la rédaction du rapport sur la face cachée de l’antibiorésistance, la multiplication de ces bactéries multirésistantes « représente un challenge sérieux avec une possible perte de contrôle de la situation si les signaux d’alerte ne mènent pas à une action immédiate ».

Les autorités régulatrices appelées à plus de sévérité

Comment limiter l’impact de la pollution industrielle sur le développement de l’antibiorésistance ? En imposant des règles plus strictes. Le collectif d’ONG en appelle aux services de santé publique des différents états ainsi qu’aux acheteurs d’antibiotiques, afin qu’ils mettent en œuvre tous les moyens pour corriger ces pratiques en refusant de s’approvisionner auprès des entreprises pharmaceutiques qui sont au cœur des scandales de pollution.

Pour le collectif, l’industrie pharmaceutique doit agir sur sa chaîne d’approvisionnement et accroître la transparence sur l’origine des antibiotiques. Il est également essentiel de réviser les politiques d’approvisionnement pour intégrer des clauses environnementales ou d’antibiorésistance et de promouvoir une réglementation incorporant des critères environnementaux dans les principes de bonnes pratiques.

Le collectif va même jusqu’à proposer l’adoption d’une liste noire des mauvais élèves en matière de pollution industrielle. Et d’épingler au passage la société Aurobindo dont les sites de production d’Hyderabad et de Visakhapatnam ont par le passé « régulièrement enfreint les réglementations environnementales ». Les auteurs du rapport soulignent par ailleurs qu’au Telangana, « l’entreprise consomme plus de ressources en eau et génère plus de déchets que l’on ne l’y autorise et que ces déchets ne sont pas traités correctement ».

 

* Version réservée aux abonnés de l’édition en ligne du quotidien Le Monde

** Collectif composé de l’European Public Health Alliance, Changing Markets, Health Action International, le Réseau environnement santé et le Collectif Interassociatif sur la santé (devenu depuis France Assos Santé qui édite ce site)

A lire également, le dossier de 66 Millions d’Impatients sur le sujet de l'antibiorésistance, publié à l’occasion de la semaine mondiale du bon usage des antibiotiques, organisée à l’initiative de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) du 12 au 18 novembre 2018.

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