Antibiotiques : le rôle du prescripteur

Suite de notre dossier sur les antibiotiques, avec l’interview de Françoise Ballereau, Professeure émérite de l’Université de Nantes et fondatrice en 2003 de Medqual, un centre ressource en antibiologie dont l’objectif est d’informer les patients et les professionnels de santé sur le bon usage des antibiotiques et l’évolution des résistances bactériennes aux antibiotiques.

Elle participe également à un groupe de travail du ministère de la Santé dans le cadre du Plan national d’alerte sur les antibiotiques.

66 Millions d’Impatients – Dans un rapport publié la semaine dernière (*), l’OCDE estime « préoccupante » la consommation d’antibiotiques en France. Quelle est votre lecture de la situation ?

Françoise Ballereau – Le rapport de l’OCDE confirme des faits déjà largement documentés. Il y a en effet matière à préoccupation. La France était en 2012 le quatrième plus gros consommateur d'antibiotiques dans l'Europe des 29. La consommation de ces médicaments y est de 28,7 (32,3 en 2013) doses quotidiennes définies pour 1.000 habitants [l’unité de mesure utilisée pour quantifier cette consommation, ndlr], contre 20,4 en moyenne en Europe. La France reste moins gourmande que la Grèce, Chypre et la Belgique, mais l’est deux fois plus que l’Allemagne et près de trois fois plus que les Pays Bas, le pays le plus vertueux en la matière. Il est essentiel qu’on parvienne à diminuer la consommation d’antibiotiques, à défaut de quoi on verra se poursuivre le développement de souches bactériennes résistantes contre lesquelles notre arsenal thérapeutique actuel sera inefficace.

66 M – Les données se suivent et se ressemblent donc. Quelles mesures ont été prises pour endiguer la progression de l’antibiorésistance ?

FB – La première campagne d’information [« Les antibiotiques, c’est pas automatique », ndlr] menée par l’Assurance maladie en 2002 a eu une réelle efficacité sur la consommation des Français dont la progression s’est alors substantiellement ralentie. La seconde campagne de l’Assurance maladie [« Utilisés à tort, les antibiotiques deviendront moins forts », ndlr] lancée en 2010 ne semble en revanche pas avoir eu l’effet escompté. Depuis, les données de consommation sont reparties à la hausse. Les pouvoirs publics ont également mis sur pied des outils d’accompagnement des médecins censés participer à faire baisser les prescriptions. Exemple : la publication l’année dernière par l’Agence du médicament d’une liste d’antibiotiques dits « critiques », c’est-à-dire à utiliser avec encore plus de parcimonie, tant ils sont pourvoyeurs de résistances. C’est le cas, par exemple, des céphalosporine de 3ème génération par voie orale qui sont souvent surutilisées chez l’enfant.

 Photo de Francoise Ballereau« C’est le rôle du prescripteur que d’éduquer le patient à une consommation raisonnée d’antibiotiques »

66 M – Trop d’antibiotiques sont encore prescrits inutilement (**). Comment peut-on expliquer un tel constat ?

FB – Les médecins n’ont pas tous pris la mesure du danger que représente la montée de l’antibiorésistance. On sait par exemple qu’ils sont peu nombreux à utiliser des tests rapides d’orientation diagnostique pour identifier la nature d’une angine et éviter de recourir à un traitement antibiotique si celle-ci est virale. Parce que ça prend du temps ou parce que ce n’est pas très agréable pour l’enfant, l’utilisation de cet outil ne semble pas être rentré dans les moeurs des médecins. Tous les ans en marge de la journée européenne d’information sur les antibiotiques, notre centre organise une soirée de formation avec des ateliers pratiques auxquels sont conviés les professionnels de santé. Les salles sont pleines, mais ce sont toujours les médecins sensibles au problème de l’antibiorésistance qui sont présents ! Les médecins dans leur grande majorité sont persuadés qu’ils prescrivent  les antibiotiques à bon escient. Ou alors ils invoquent la pression des patients.

66 M – Ce dernier argument ne tient pas, selon vous ?

FB – Je n’y crois pas une seconde ! Les patients font confiance à leur médecin et suivent sa prescription ! Et ils sont parfaitement aptes à comprendre le danger de l’antibiorésistance s’il est bien expliqué. D’autant que cette question les concerne directement. C’est aussi le rôle des prescripteurs que d’éduquer les citoyens à une consommation raisonnée de médicaments, les antibiotiques notamment. Pour les appuyer dans ce rôle, les pouvoirs publics prévoient la mise en place de fiches pratiques à fournir au patient expliquant, le cas échéant, pourquoi le recours à un traitement antibiotique ne s’impose pas forcément. Dans le cadre du plan national d’alerte sur les antibiotiques, le ministère de la Santé, met par ailleurs à la disposition des professionnels de santé sur son site Internet (www.plan-antibiotiques.sante.gouv.fr) des informations actualisées sur les antibiotiques et les résistances bactériennes.

66 M – Quelles autres actions sont envisagées ?

FB – La dispensation des médicaments à l’unité qui est en cours d’expérimentation permettra, si elle se généralise, de maitriser la consommation d’antibiotiques, en évitant par exemple l’utilisation inadéquate du reliquat de médicaments qui reste souvent dans nos pharmacies à la fin d’un premier traitement. Cette pratique participe aussi à améliorer l’observance et à préserver l’efficacité des antibiotiques. Parallèlement la recherche s’intéresse à l’opportunité de diminuer les durées de certains traitements antibiotiques ou encore à mieux comprendre les mécanismes du développement de la résistance. On attend aussi que l’industrie pharmaceutique fournisse plus d’efforts dans la recherche de nouveaux antibiotiques. La mobilisation de tous les acteurs est nécessaire.

(*) Panorama de la santé : Europe 2014 (en anglais)
(**) Lire à ce propos notre billet publié la semaine dernière

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