Audioprothésistes et ORL : la bonne entente au prix fort

Pour s’attirer les bonnes grâces des médecins prescripteurs, certains audioprothésistes n’hésitent pas à mettre la main à la poche. Certains modes de rémunération sont discutables, d’autres carrément hors des clous.

Plus de 500 000 €. Telle est la somme que la société Audika, une des principales enseignes françaises de vente d’audioprothèses, a consacré en 2012 et au premier semestre 2013 en cadeaux divers et variés à des centaines de médecins spécialisés en oto-rhino-laryngologie (ORL). Ceux-là mêmes qui prescrivent les équipements commercialisés par les audioprothésistes… et qui sont susceptibles d’aiguiller les patients vers un magasin ou un autre.

Ces chiffres sont issus des déclarations qu’Audika, en sa qualité de société commercialisant des produits de santé, est tenue de rendre publiques. L’obligation court depuis le 29 décembre 2011 et l’adoption de la Loi « relative au renforcement de la sécurité sanitaire du médicament et des produits de santé » (lien vers le texte de loi). Si on est plus habitué à entendre parler des avantages consentis aux médecins par les laboratoires pharmaceutiques, une petite plongée dans les déclarations des enseignes d’audioprothésistes ne manque pas d’intérêt non plus.

Des voyages aux quatre coins du monde

Exemple avec cet ORL de Cannes que la société Amplifon (près de 550 000 € versés sur la même période), une enseigne concurrente d’Audika, a invité… 40 fois au restaurant entre janvier et juin 2013. En plus de ces gracieusetés, le spécialiste s’est vu offrir un week-end à Méribel pour une rencontre du Groupe d’étude des maladies de l’oreille.

Méribel donc, mais aussi Le Cap en Afrique du Sud, Hong-Kong, Séoul, New-York, Washington, Istanbul, Budapest… Les ORL français assistent à des congrès scientifiques aux quatre coins du monde grâce à la générosité d’Amplifon et d’Audika notamment. Quelque 750 ORL (sur un total de 2500 en activité sur le territoire) ont bénéficié d’invitations – du simple déjeuner au congrès international – de la part des deux enseignes de janvier 2012 à juin 2013.

Jacques Schlosser, président de l’association de malentendants Surdi 13, a comptabilisé en se penchant sur ces déclarations de liens d’intérêt environ 130 médecins ayant touché plus de 3000 € d’invitations en tout genre. Les montants les plus élevés avoisinent 10 000 €.

Jusqu’à 10 000 € par ORL

C’est le cas, autre exemple, d’un ORL exerçant dans le Nord de la France qui, en septembre 2012, s’est envolé pour Washington assister au congrès annuel de l’Académie américaine d’oto-rhino-laryngologie. Montant de la facture réglée par Audika : 3599 €. Quelques semaines plus tard, le même spécialiste se rendait, cette fois-ci aux frais d’Amplifon (1515 €), à Venise pour les « 7e rencontres franco-italiennes en audiologie ». On l’a également vue aux Assises ORL de Nice en janvier 2013 (1153 € offerts par Audika), puis au Cap en avril de la même année, à l’occasion d’un congrès scientifique (3456 €). Montant total de ces différents voyages : 9 723 €.

Justifiées, ces pratiques ? « Absolument », estime Alain Tonnard, co-président de l’enseigne Audika, pour qui ces invitations participent à la bonne formation des médecins et bénéficient in fine aux patients. « L’audition est un secteur qui connaît de rapides évolutions technologiques, confirme un autre acteur. Il est important pour les enseignes de s’assurer que les médecins sont à jour dans leurs connaissances ».

Jacques Schlosser ne l’entend pas tout à fait de cette oreille. Pour lui, « il n’est certes pas choquant que l’argent de l’audioprothèse finance des congrès où l’on parle d’appareillages ou bien des formations où les ORL viennent s’informer des nouveautés en audioprothèses. Il est bien plus discutable en revanche que cet argent finance des inscriptions ou déplacements à des congrès internationaux où l’on ne parle essentiellement… que de chirurgie ORL ». Dans les listings que nous avons pu éplucher, c’est fréquemment le cas.

Des pratiques pas toujours nettes

« Si Audika ou Amplifon, poursuit Jacques Schlosser, financent un ORL pour aller à un grand congrès international, c’est bien avec l’espoir qu’en retour l’ORL enverra certains de ses patients vers ces enseignes. Pour le président de l’association Surdi13, chaque malentendant qui s’équipe d’appareils dans ces enseignes paie ainsi un impôt caché aux ORL. Ces pratiques ne devraient plus avoir cours aujourd’hui ». On peut d’ailleurs se demander pourquoi la loi du 29 décembre 2011 relative au renforcement de la sécurité sanitaire du médicament et des produits de santé permet toujours de telles pratiques.

Loin de se cantonner aux seuls professionnels de santé, Amplifon a versé en 2013 près de 20 000 € de subvention à la Société française d’ORL, 4 000 € à l’Association des pédiatres français ou encore 6 400 € à l’association ORL 75. De quoi, là encore, entretenir les bonnes relations… « On sait également que quelques acteurs participent directement ou indirectement au financement du matériel dans les cabinets des spécialistes », décrit un fin connaisseur du dossier, sous couvert d’anonymat. A des fins purement philanthropiques ? Evidemment non, s’amuse l’observateur.

« Même s’il est précisé dans le devis normalisé que le médecin à l’origine de l’ordonnance ne peut conseiller un audioprothésiste en particulier, une part des usagers affirme avoir été orientée par leur ORL ou médecins traitants », peut-on lire dans une étude tenue confidentielle par la Sécurité sociale à propos du secteur de l’optique et des audioprothèses. Qu’on s’entende toutefois : les médecins peuvent suggérer en toute bonne foi un professionnel qui leur semble compétent.

Marges arrière : les audioprothésistes aussi ?

« Néanmoins, poursuivent les auteurs de cette étude, la pratique des marges arrière subsiste. Difficilement quantifiables et moins fréquentes que par le passé, elles se traduisent par une rétro-commission versée par l’audioprothésiste au médecin. L’audioprothésiste démarche donc en amont les ORL et praticiens de son voisinage pour se faire connaître. La marge arrière, sous forme financière ou de cadeaux, est d’autant plus importante que le nombre de patients adressé par le médecin est grand ».

Une pratique qui, comme les autres modes de versements, participe au final à renchérir les coûts des équipements pour les malentendants. Coûts dont on sait qu’ils laissent à leur charge des sommes très importantes (lien vers notre fiche « Audioprothèses : combien ça coûte ? ») et génèrent de nombreux renoncements aux soins. Selon Surdi 13, reprenant une information publiée par France Inter, l’Autorité de la concurrence s’intéresserait depuis plusieurs mois à ce « marché totalement verrouillé ». Sollicitée par 66 Millions d’Impatients, l’autorité n’a souhaité ni infirmer ni confirmer cette information.

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