Comment endiguer le développement dangereux de la résistance des bactéries aux antibiotiques ?

Comment endiguer l'antibiorésistance ?

Patients, médecins, industriels, pouvoirs publics… Le point sur les actions que chacun de ces acteurs doit à son niveau s’efforcer de mettre en place pour limiter la consommation d’antibiotiques et le développement des bactéries résistantes.

« Les bactéries constituent la première forme de vie sur terre. Si elles sont toujours là après 3,5 milliards d’années, indique David Boutoille, infectiologue au CHU de Nantes et président de Medqual, un centre ressource en antibiologie créé en 2003 dans la foulée du Plan National pour préserver l’efficacité des antibiotiques, c’est bien qu’elles possèdent des capacités d’adaptation considérables ».

L’antibiothérapie doit être replacée pour ce qu’elle est dans l’arsenal thérapeutique : un traitement très efficace lorsqu’il est utilisé à bon escient, mais dont le mésusage peut entrainer des effets secondaires problématiques au niveau individuel quant à la destruction du microbiote de la personne, et suicidaires au niveau collectif s’agissant du développement des résistances à ce type de traitement.

Les antibiotiques inefficaces sur les virus

Il est notamment urgent d’éviter le recours aux antibiotiques dans les cas assez nombreux et bien identifiés où une antibiothérapie n’est pas efficace ou qu’elle requiert une identification précise de l’antibiotique approprié pour être justifiée. Cela passe par la modification des réflexes qui sont à la fois ceux de trop de prescripteurs et de patients.

Rappelons d’abord, comme le fait l’Assurance maladie sur son site, que les antibiotiques sont efficaces uniquement contre les maladies d’origine bactérienne (comme les cystites et pneumonies par exemple) et qu’ils ne peuvent rien contre les maladies d’origine virale telles que la rhinopharyngite, la grippe, la bronchite aiguë, ou la plupart des angines.

« Les antibiotiques ne permettent pas de guérir plus vite d'une infection virale. En cas de maladies virales courantes, vous guérirez naturellement en 1 à 2 semaines, sans antibiotique… Le corps peut se défendre seul contre ces virus fréquents l’hiver, il lui faut juste un peu de temps ».

Les pouvoirs publics trop attentistes ?

Pour David Boutoille, c’est d’abord en renforçant les efforts sur l’information des patients (rappel des différences entre virus et bactérie, inutilité des antibiotiques en cas d’infections virales, respect des temps de traitement (lire à ce propos notre encadré ci-dessous), etc.) et la formation des soignants qu’on parviendra à rationnaliser l’usage des antibiotiques. Les médecins ont donc un rôle clé à jouer. Problème numéro 1 : ces derniers, les généralistes notamment, invoquent un cruel manque de temps. Problème numéro 2 : financièrement, « c’est bien plus rentable pour les soignants d’aller vite que de passer du temps avec leurs patients », explique David Boutoille.

Margot Bayard, vice-présidente du syndicat MG France pointe également la pression exercée par les patients ou encore le manque d’accompagnement et de soutien des pouvoirs publics. « Les grandes campagnes d’information – on se souvient du slogan « Les antibiotiques, c’est pas automatique ! » – légitiment le discours du médecin et participent à l’amélioration du bon usage de ces médicaments. Ça fait près de deux ans que les autorités sont atones ou presque sur le sujet alors que le terrain a besoin de ces campagnes nationales d’informations ».

La généraliste explique qu’au moment du lancement des tests de détection rapide permettant d’identifier si l’angine est virale ou bactérienne, l’Assurance maladie avait financé des soirées de formation à l’intention des médecins. « Ça fonctionnait, les médecins participaient. Il est fort dommageable que ce type d’action n’ait pas été reconduit ». De fait, ces tests sont aujourd’hui bien trop peu utilisés même s’ils tendent à l’être un peu plus chaque année… ils devraient l’être systématiquement et on en est encore loin (lire notre enquête sur le sujet).

Des outils et des hommes

« La création d’un nouveau métier d’assistant médical, prévue dans la réforme du système de santé présentée récemment par Emmanuel Macron, va dans le bon sens, estime Margot Bayart. On peut en effet imaginer que le temps libéré par ces assistants médicaux permettra aux médecins d’en consacrer plus à leurs patients, pour faire œuvre de pédagogie ou pour systématiser le recours aux TDR ».

La syndicaliste évoque également la possibilité d’intégrer l’usage de ces tests dans les critères de rémunération sur objectif de santé publique. Rémunérer, autrement dit, les médecins afin de les inciter à utiliser ces dispositifs que l’Assurance maladie met gratuitement à leur disposition. Outre ces tests de détection rapide (TDR), les médecins disposent de nombreux outils pour les aider à promouvoir l’usage raisonné d’antibiotiques. Les pouvoirs publics proposent notamment des fiches pratiques à fournir au patient expliquant, le cas échéant, pourquoi le recours à une antibiothérapie ne s’impose pas forcément.

Dans le cadre du plan national d’alerte sur les antibiotiques, le ministère de la Santé, met par ailleurs à la disposition des professionnels de santé sur son site Internet des informations actualisées sur les antibiotiques et les résistances bactériennes. Autre exemple d’outil à disposition des professionnels de santé : le site d’aide à la prescription Antibioclic. Cet algorithme développé dans les murs de l’Université Paris Diderot par un panel d’experts (sans liens avec l’industrie pharmaceutique) permet au médecin d’identifier en fonction du profil du patient et de ses symptômes, la meilleure option thérapeutique. Antibioclic s’appuie sur les recommandations des sociétés savantes françaises.

Les médecins, acteurs clé de la lutte

On le voit, les outils ne manquent pas. Encore faudrait-il que les médecins s’en saisissent collectivement, ce qui est loin d’être le cas, selon David Boutoille. En attendant qu’ils prennent la mesure du phénomène et s’y mettent, les professionnels de santé sont invités à faire des efforts sur les durées de traitement « parce qu’on sait que plus les médicaments contre les bactéries sont utilisés longtemps, plus la pression de sélection est élevée » et à privilégier des antibiotiques à spectre étroit qui feront « moins de dégâts dans notre écosystème digestif que les médicaments à large spectre ».

Le renforcement des mesures d’hygiène visant à limiter la transmission des pathologies est une autre piste sur laquelle insiste David Boutoille. « En France on n’a pas la culture du masque ou du lavage des mains. On a un vrai travail à faire là-dessus ». En limitant la transmission, on limite le nombre de personnes infectées par les bactéries et la question du recours aux antibiotiques (qu’il soit justifié ou non d’ailleurs) ne se pose plus.

« Si aujourd’hui on est parvenu à considérablement diminuer l’incidence des infections nosocomiales liées aux Staphylocoques dorés résistants à l’hôpital, c’est bien grâce à la prise de conscience que l’hygiène des personnels n’était pas optimale puis à la généralisation de l’utilisation des solutions hydroalcooliques ».

Faire feu tous azimuts

Au chapitre de la mise au point de nouveaux traitements, la situation est meilleure qu’elle n’a été, observe l’infectiologue nantais. « Dans les années 2000-2010, l’industrie s’est montrée particulièrement timide en matière de recherche et développement. Investir dans l’antibiothérapie est devenu moins rentable car les autorisations de mise sur le marché sont beaucoup plus restrictives dans leurs indications ».

Depuis quelques années, les fabricants de médicaments semblent avoir changé de stratégie. « Les antibiotiques qui sortent aujourd’hui sont destinés à un public très ciblé, par exemple des patients hospitalisées dans des services de soins intensifs qui sont infectés par des bactéries multirésistantes ».

Reste que pour l’infectiologue, la lutte contre l’antibiorésistance est une course de vitesse qu’on gagnera avant tout en allégeant la pression de sélection. Autrement dit, en diminuant la consommation d’antibiotiques et en améliorant leur bon usage, pour limiter le développement de résistances. On peut produire tous les antibiotiques qu’on veut, on sait que les bactéries finissent toujours par s’adapter. Petites mais coriaces !

FOCUS SUR LES RÈGLES DU BON USAGE
Sur son site, l’Assurance maladie fait le point des conseils à observer pour limiter le développement de l’antibiorésistance. Lorsque le médecin prescrit un traitement antibiotique il est ainsi conseillé de veiller à bien respecter la dose, la fréquence des prises et la durée du traitement. Même si votre état s’améliore, ne l’interrompez pas ! N’utilisez pas votre traitement pour quelqu'un d'autre.
Une fois l’antibiothérapie terminée, ne pas réutiliser un antibiotique, même en cas de symptômes similaires à ceux que vous avez eu antérieurement. Rapportez à votre pharmacien toutes les boîtes entamées ou non utilisées. Il est tenu de les récupérer pour en assurer un traitement adapté.
« Si vous présentez une maladie bactérienne, prévient l’Assurance maladie, diminuez le risque de propagation de l'infection grâce au lavage des mains, à une bonne hygiène lors de la préparation des repas, au port de masque ». Sachez enfin qu’on peut prévenir l'apparition de certaines maladies bactériennes (coqueluche, méningites ou encore pneumonies) grâce à la vaccination.

A l’occasion de la semaine mondiale du bon usage des antibiotiques, organisée à l’initiative de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) du 12 au 18 novembre, 66 Millions d’Impatients publie un dossier complet sur le sujet. Pour retrouver les différents éléments constituants ce dossier, c’est par ici : 

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