Elevages : les animaux sous antibios

Elevage des animaux et antibiotiques-viandes et risques sanitaires

Si l’utilisation des antibiotiques a permis de sauver des millions de vie, leur usage à outrance, autant chez l’homme que chez l’animal, a largement contaminé la chaîne alimentaire et notre environnement, permettant aux bactéries de s’y adapter, au point que certains soient désormais inefficaces. C’est ce que l’on appelle l’antibiorésistance.

D’après la commission européenne, il y a autour de 25 000 décès par an, dans l’ensemble des pays membres de l’Union, causés par des infections dont les bactéries résistent désormais aux antibiotiques. Aux Etats-Unis, on parle de 23 000 décès annuels.

La situation est tellement inquiétante que depuis 2001 les pouvoirs publics ont organisé successivement 3 plans nationaux « antibiotiques » (voir le site dédié sur les plans antibiotiques). Le dernier de ces plans d’alerte sur les antibiotiques s’étend de 2011 à 2016 et a pour objectif concret de faire baisser de 25% la consommation d’antibiotiques.

Les graves conséquences de la résistance aux antibiotiques

On estime que 50% des antibiotiques produits dans le monde sont destinés au domaine vétérinaire, un secteur qui, en France, n’échappe évidemment pas à cette surprescription chez l’animal et qui s’engage donc dans une démarche de restriction.

Les derniers chiffres paraissent d’ailleurs encourageants puisque l’Agence nationale du Médicament vétérinaire (Anses-ANMV) a enregistré le plus faible volume de ventes d’antibiotiques à destination vétérinaire depuis 1999 (avec 699 tonnes). Mais d’après le Professeur agrégé Gilbert Mouthon, docteur vétérinaire, ces chiffres sont sujets à interprétation.

En effet, si le tonnage des antibiotiques administrés dans le milieu vétérinaire baisse régulièrement depuis ces dernières années (voir le suivi annuel des ventes d’antibiotiques vétérinaires de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail), il faut mettre en regard que les antibiotiques en question sont de plus en plus « forts ». Calculer en poids d’antibiotiques consommés n’est donc pas réellement adapté.

L’antibiorésistance, comment ça marche ?

Le docteur Jean-Louis Thillier, consultant scientifique européen, précise que l’antibiorésistance est avant tout un phénomène naturel. Deux des endroits de la planète, où l’antibiorésistance est particulièrement importante, se trouvent chez les Pygmées et dans les lacs de haute altitude. Or ces deux endroits ne présentent évidemment pas de surconsommation d’antibiotiques. Mais le fait est que plus les bactéries sont concentrées en circuit fermé, plus il y a entre elles d’échanges chromosomiques qui les rendent de plus en plus fortes.

En effet, il faut considérer que les différentes sortes de bactéries sont des communautés qui se font une guerre permanente et secrètent naturellement des toxines, c’est à dire les antibiotiques, pour s’attaquer mutuellement. Dans le même temps, elles développent, tout aussi naturellement et depuis la nuit des temps, des gênes antibiorésistants pour se défendre les unes contre les autres.

Ainsi explique le docteur Thillier, dans les exploitations biologiques aux Etats-Unis, où l’utilisation d’antibiotiques est particulièrement contrôlée, mais où les exploitations sont gigantesques et fonctionnent en vase clos, on a détecté en moyenne 40% de bactéries multi-résistantes. Malheureusement, dans un élevage qui utilise largement des antibiotiques, ce taux va grimper jusqu’à 90% !

Une première solution serait donc de travailler sur l’organisation des exploitations et d’éviter en premier lieu l’élevage intensif, non seulement parce qu’il renforce le phénomène naturel d’antibiorésistance, mais aussi parce que plus on concentre d’animaux dans un espace réduit, plus il y a de chances qu’ils tombent malades, et plus on aura besoin d’antibiotiques.

Ce qu’il faut donc bien comprendre, c’est que ce n’est pas la quantité d’antibiotiques que nous risquons d’avaler dans notre nourriture qui importe, le vrai danger vient des bactéries antibiorésistantes que nous ingérons en mangeant, qui passent dans notre colon et transfèrent leur antibiorésistance à nos propres bactéries.

Retrouve-t-on beaucoup d’antibiotiques dans nos assiettes ?

D’après Jean Carlet, Président de l’Alliance francophone contre le développement des bactéries multi-résistantes aux antibiotiques, les données sur la présence d’antibiotiques dans notre alimentation ne sont pas extensibles et assez peu concordantes, mais de toute évidence ces données ne reflèteraient pas l’étendue du problème car c’est en réalité l’ensemble de la chaîne alimentaire qui est concernée.

Pour autant, il n’est pas question, ni de laisser un animal malade souffrir, ni de voir l’ensemble d’un cheptel tomber malade, ni de laisser le produit (œufs, lait, viande) d’un animal malade devenir consommable. Les antibiotiques sont donc parfois indispensables, autant à titre curatif que préventif.

En France, il y a bien entendu un délai d’attente entre l’administration d’antibiotiques à un animal et la mise sur le marché des œufs, du lait ou de la viande qui en seront issus. Ce délai est plutôt bien respecté, à en juger par les contrôles qui sont rassurants. En effet, en 2012, on a relevé seulement 28 cas non conformes sur 9354 contrôles en boucherie et 0 cas non conforme sur 2045 pour la volaille. En conséquence, il apparaît que la présence d’antibiotiques dans nos assiettes serait négligeable, même s’il l’on peut imaginer que les crevettes en provenance d’Asie, par exemple, sont peut-être soumises à moins de contrôles…

La responsabilité des vétérinaires

Bien qu’il soit lui-même vétérinaire, Gilbert Mouthon nous alerte sur une pratique qui ne risque pas de faire baisser la prescription d’antibiotiques dans les exploitations animales, c’est qu’en France, contrairement aux médecins, les vétérinaires ont le droit de prescription ET de délivrance des médicaments. Autrement dit, ils peuvent vendre, à prix libre, les médicaments qu’ils prescrivent et intégrer à leur chiffre d’affaires le revenu de cette vente.

Jacky Maillet, docteur en pharmacie et Président de l’ANPVO (Association nationale de la Pharmacie vétérinaire d’officine), nous confirme qu’en médecine vétérinaire rurale, la vente des médicaments représente jusqu’à 75% du chiffre d’affaires des vétérinaires, et 25% en médecine vétérinaire de ville. Un constat qui ne pousse évidemment pas à la mesure en termes de prescription et une situation d’autant plus troublante que dans la grande majorité des cas, comme le constate également le Professeur Mouthon, les vétérinaires refusent de remettre l’ordonnance obligatoire avant d’administrer n’importe quel antibiotique si l’éleveur préfère aller se fournir en pharmacie. Un procédé évidemment interdit mais quasiment jamais sanctionné. Les chiffres sont d’ailleurs sans appel, plus de 99% des antibiotiques consommés dans le secteur vétérinaire en France sont vendus par ceux qui les prescrivent…

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