Interview de Fabienne Lopez – Cannabis thérapeutique : le lent chemin de la légalisation

Fabienne Lopez, présidente de l’association « Principes actifs »

Fabienne Lopez est présidente de l’association « Principes actifs », qui milite pour la légalisation de la consommation thérapeutique de cannabis. Sur les 27 pays de l’Union européenne, plus d’une dizaine l’a déjà autorisée. En France, nombre de malades y ont recours dans la plus grande clandestinité pour calmer leurs douleurs ou attiser leur appétit. A leur risque et périls !

« Pour les personnes malades qui ont fait le choix de cultiver du cannabis, il est essentiel de disposer d’un dossier médical pour apporter la preuve qu’il est bien question d’usage thérapeutique et pas de culture à des fins de trafic ».

66 Millions d’IMpatients – Quelles sont les pathologies susceptibles d’amener les patients à recourir au cannabis ?

Fabienne Lopez – Les différentes pathologies concernées vont de la sclérose en plaques à la myopathie ou à la fibromyalgie en passant par les douleurs neuropathiques ou encore les troubles musculo-squelettiques. Les personnes atteintes de cancer peuvent également recourir au cannabis pour atténuer les douleurs induites par les traitements de chimiothérapie et lutter contre les nausées ou le manque d’appétit.

L’utilisation de produits issus du cannabis est également indiquée dans le cas de certaines formes sévères d’épilepsie. Aux Etats-Unis, les autorités sanitaires viennent ainsi d’approuver l’Epidiolex, un médicament contenant du cannabidiol (CBD), une molécule présente dans les plants de marijuana.

Le CBD permettrait de réduire de moitié environ la fréquence des crises d'épilepsie dans leur forme la plus sévère, selon une étude publiée dans le New England Journal of Medecine en mai 2017. Dans l’essai présenté par le laboratoire, 5 % des patients du groupe traité par Epidiolex ont vu disparaître totalement leurs crises.

66M – Dans quelle mesure est-il possible de se procurer du cannabis en France à des fins thérapeutiques ?

FL – Contrairement à de nombreux pays, en Europe notamment (Espagne, Portugal, Allemagne, Luxembourg, Pays-Bas, Grèce…), le cannabis est interdit en France même à des fins médicales. C’est donc très compliqué de s’en procurer. C’est d’autant plus compliqué quand on est malade et qu’on n’a pas forcément d’énergie pour ça.

Certains malades se fournissent sur le marché noir un peu n’importe où sans trop savoir sur quel type de produits ils vont tomber. D’autres se rapprochent de réseaux qu’ils connaissent ou bien font le choix de l’auto-production. C’est ce qu’on préconise aux personnes qui disposent d’un peu de place et qui ont l’énergie pour se lancer dans la culture. Cette option présente l’intérêt de savoir d’ou vient le cannabis consommé.

66M – N’est-il pas risqué d’adresser un tel conseil aux personnes malades ?

FL – Si la culture de cannabis est interdite en France, inévitablement ce conseil n’est pas dénué de risque. C’est pourquoi on préconise également aux personnes malades d’en parler à leur médecin et d’obtenir auprès d’eux, s’ils en sont d’accord, une attestation indiquant que le recours au cannabis est médicalement justifié. Souvent, les médecins qui se prêtent au jeu précisent dans ce document qu’il est conseillé au patient de ne pas fumer le produit mais plutôt de le vaporiser ou de le consommer sous une forme ingérable.

Pour les personnes malades qui ont fait le choix de cultiver du cannabis, il est essentiel de disposer d’un dossier médical pour apporter la preuve qu’il est bien question d’usage thérapeutique et pas de culture à des fins de trafic. Sur le site de notre association, on peut trouver plusieurs exemples de certificats rédigés par des médecins.

66M – Comment les tribunaux jugent-ils le l’usage thérapeutique ?

FL – On n’est pas condamné de la même manière dans tous les tribunaux de France. Certains magistrats font preuve de compassion et d’empathie alors que d’autres sont d’une extrême sévérité. Récemment, le Tribunal correctionnel de Moulins, dans l’Allier a dispensé de peine un quadragénaire atteint d’un cancer de la peau, qui cultivait et fumait du cannabis pour soulager ses douleurs.

Il a été condamné à une peine de 100 euros d’amende. S'il n'avait pas fourni de justificatifs médicaux, sa condamnation aurait été autrement plus lourde. Les relaxes sont très rares. Je retiens celle de Jean-Jacques Simon en 2011. Depuis 20 ans, il était atteint du VIH. Il subissait sa onzième trithérapie quand il a été pris avec un demi kilo de cannabis. Les juges ont estimé que ses douleurs ne pouvaient être calmées que par la consommation de cannabis. Il a été relaxé.

Ça peut aussi moins bien se passer. Certains tribunaux vont jusqu’à prononcer des peines de prison ferme ou avec sursis. A noter également que dans plusieurs régions, quand le tribunal n’est pas assez sévère aux yeux du Parquet, celui-ci fait systématiquement appel de sa décision.

66M – Quid de la possibilité de se procurer des produits à l’étranger ?

FL – De nombreux pays en Europe, dont certains sont frontaliers avec la France autorisent la vente de Sativex, un médicament sous forme de spray buccal développé dans le traitement de la sclérose en plaques afin de diminuer, entre autres symptômes, les douleurs neuropathiques, la spasticité ou l’hyperactivité de la vessie. Ce produit est disponible en pharmacie. Il est délivré à condition de produire une ordonnance.

Cette possibilité peut constituer une option pour certains malades français. Encore faut-il disposer des ressources financières suffisantes. C’est le cas d’une patiente proche de notre association atteinte de sclérose en plaques qui a obtenu de son neurologue en France une prescription de Sativex puis s’est rendue en Angleterre chez un neurologue afin qu’il lui traduise son ordonnance. Elle a pu ensuite obtenir du Sativex.

Que quel que soit le pays où le médicament est vendu, le montant atteint plusieurs centaines d’euros pour un mois de traitement. En Hollande et en Allemagne, on trouve également en pharmacie du cannabis médical sous sa forme naturelle (Bedrocan). Là encore, une ordonnance est nécessaire afin d’obtenir le produit.

66M – Que dire de la sensibilité des médecins vis-à-vis du cannabis médical ?

FL – Elle est évidemment variable d’un praticien à l’autre. Un constat s’impose quand même : les médecins en France sont généralement assez mal informés sur le cannabis thérapeutique. Nombre d’entre eux pensent par exemple  qu’ils ne sont pas autorisés à prescrire du cannabis. C’est complètement faux. Aux gens qui nous appellent (et ils sont nombreux), on conseille d’aborder le sujet avec leur médecin, afin éventuellement d’obtenir le précieux sésame pour se procurer l’un ou l’autre des médicaments à l’étranger.

Il y a quand même pas mal de médecins qui ont commencé à entendre parler de l’usage médical du cannabis et on en voit de plus en plus prendre des positions favorables vis-à-vis de cette pratique. La jeune génération ou encore les médecins spécialisés dans l’addictologie semblent être les plus ouverts sur la question. A contrario, on compte aussi parmi les praticiens français une frange très prohibitionniste. Ces médecins se refusent à écouter les demandes des patients. Pour eux, il y aurait tout ce qu’il faut dans la pharmacopée française. Là encore, c’est faux et les patients le savent bien.

On peut notamment facilement recourir à la morphine, sauf qu’au bout d’un certain temps elle ne convient plus au patient. Il est mal, il ne parvient plus à fonctionner, il est obligé d’augmenter les doses… C’est ce que nous disent les personnes qui prennent contact avec notre association. On ne veut plus de morphine, on s’aperçoit qu’avec le cannabis ça fonctionne. On comprend mal à quel titre on les empêcherait d’accéder à ce traitement.

66M – Quelles sont les demandes portées par votre association ?

FL – On souhaite que les malades puissent avoir facilement accès aux médicaments existants (Sativex, Bedrocan, Epidiolex) ou au cannabis sous sa forme naturelle, comme c’est le cas pour les patients dans de nombreux autres pays. Et pourquoi pas autoriser l’auto-production pour les personnes malades qui en ont la capacité ? Ou en tout cas, à partir du moment où les malades la pratiquent, qu’ils ne soient pas question de les traîner devant les tribunaux.

On tient des positions totalement hystériques en France vis-à-vis du cannabis thérapeutique. La question de la légalisation ne relève pas tant de la santé publique mais de postures ampoulées et dogmatiques. Cette question est verrouillée par les politiques alors qu’elle devrait être pilotée par des spécialistes de la santé publique. Aujourd’hui, si la légalisation du cannabis thérapeutique peine à s’imposer en France c’est le fait des convictions personnelles des décideurs politiques.

A lire également, notre article "Cannabis thérapeutique : les pouvoirs publics invités à se positionner"

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