La tendance des chirurgiens-dentistes ultra-spécialisés

chirurgiens-dentistes ultra-spécialisés

Depuis quelques années, certains d’entre vous ont pu commencer à prendre l’habitude de consulter, en plus de leur chirurgien-dentiste, un parodontiste, plus spécifiquement spécialisé sur les questions liées aux détartrages, aux problèmes de gencive et aux éventuels problèmes de déchaussement des dents qui en découlent. Mais outre ce domaine précis de la parodontie, les chirurgiens-dentistes ont tendance à s’ultra-spécialiser du fait de l’évolution rapide et de plus en plus technique des soins dentaires. Ainsi certains chirurgiens-dentistes se sont-ils spécifiquement perfectionnés en implantologie, ou en endodontie.

Malheureusement ces soins plus sophistiqués sont également plus chers. On a l’habitude de s’attendre à des tarifs élevés quand on nous annonce la nécessité de poser une prothèse ou un implant dentaire, mais désormais même les tarifs de certains soins « conservateurs » (détartrage, traitement de caries, dévitalisation…) peuvent s’envoler lorsqu’ils font appel à une technologie particulière. Si, dans certains cas, les dentistes  ont le droit de pratiquer des dépassements d’honoraires par rapport aux tarifs conventionnels de la Sécurité sociale, en tant que patient, il est très compliqué de comprendre comment l’on passe d’un tarif conventionnel de 28,92€ pour un détartrage à une facturation de 120€.

120€, c’est pourtant bien le prix que Céline a réglé la dernière fois qu’elle a pris rendez-vous pour un détartrage, et ni au moment de la prise de rendez-vous, ni avant de commencer le soin, on ne lui a annoncé de devis. Certes, ce détartrage pratiqué par un chirurgien-dentiste était complet, mais Céline doit-elle s’inquiéter d’être moins bien soignée si elle décide la prochaine fois de pratiquer un détartrage chez un dentiste classique au tarif conventionnel de 28,92€ ?

Cette question est d’autant plus pertinente dans un contexte où les Français sont près de 40% à renoncer aux soins dentaires la plupart du temps à cause d’importants restes à charges et de lourdes avances de frais, comme le rappelle Santéclair, à travers son enquête effectuée en 2015 auprès de 500 patients.

INTERVIEW du Docteur Riester

Dr-RiesterLe docteur Riester, chirurgien-dentiste spécialisé en implantologie, nous explique pourquoi de plus en plus de chirurgiens-dentistes décident de s’ultra-spécialiser et reconnaît que cela risque de creuser des inégalités dans la prise ne charge et le remboursement des soins dentaires.

Pourquoi les chirurgiens-dentistes ont de plus en plus tendance à se spécialiser sur une pratique particulière du métier ?

Notre métier évolue beaucoup et très vite et nous entrons en outre dans une ère numérique au niveau des soins dentaires. Pour être au top des techniques dans chaque domaine des soins des dents et de la bouche (endodontie, parodontie, implantologie, etc…), il faut se former en permanence, investir dans divers matériels très chers. C’est la raison pour laquelle certains d’entre nous font le choix de se perfectionner dans un domaine particulier et de travailler avec des confrères correspondants, chacun spécialiste dans d’autres domaines des soins dentaires, afin de proposer un panel de soins très qualitatifs.

Ainsi, vous qui êtes spécialiste en implantologie, que continuez-vous à faire pour vos patients, et quand les confiez-vous à vos autres confrères ultra-spécialistes ?

Bien évidemment, en plus de mon travail sur les implants, je continue à soigner des caries chaque jour. Mais, par exemple, je confie les soins de parodontie, comme les détartrages ainsi que les soins d’endodontie à des confrères qui ne font que ça.

La raison pour laquelle j’ai décidé de m’organiser ainsi est simple. Plus je pratique l’implantologie et meilleur je suis, donc j’apporte désormais une réponse très qualitative à mes patients dans ma spécialité. En outre, ils bénéficient également de détartrages et d’un suivi de parodontie d’une qualité bien supérieure à ce que je pouvais leur proposer.

Pouvez-vous nous donner des exemples précis d’actes qui valent la peine d’être confiés à des ultra-spécialistes ?

L’endodontie est un bon exemple. C’est la spécialité qui consiste à traiter les racines de la dent, quand on doit par exemple dévitaliser une dent. Je l’ai longtemps pratiquée, c’est d’ailleurs un geste de base que l’on apprend à l’école. La plupart des chirurgiens-dentistes savent traiter une racine mais il y a en réalité un delta important entre dévitaliser une dent de façon classique et le faire faire par un spécialiste qui ne fait que ça. Je me rendais compte que j’y passais beaucoup de temps, que je me donnais beaucoup de mal, pour un résultat que je ne trouvais pas toujours optimal.  Il aurait fallu que je me forme, que j’achète du matériel spécifique, au détriment du temps que je voulais passer à améliorer ma technique d’implantologie. En effet, un spécialiste de l’endodontie va se servir d’un microscope par exemple ; or il faut plusieurs années pour bien maîtriser la technique. 

Côté patient, les bénéfices sont très nets. Il faut savoir qu’une racine nettoyée dans les règles de l’art par un spécialiste présente quand même 20% de risques de complications dans les 10 années qui suivent le traitement (souvent des infections). Ce pourcentage de complications augmente considérablement lorsqu’un chirurgien-dentiste traite une racine dans des conditions classiques, car il n’est pas rare que sans microscope un canal ne soit pas parfaitement nettoyé ou qu’une fêlure ne soit pas détectée à l’œil  nu. Désormais, quand je pose une prothèse, qui est un matériel coûteux, je sais que le traitement de la racine ne me pose plus que 20% de complications potentielles alors que lorsque je le faisais moi-même, je pouvais m’attendre à un pourcentage de complications un peu plus élevé.

Vous confiez également les extractions de certaines dents de sagesse difficiles à un autre spécialiste ?

C’est vrai. L’un de mes confrères retire 4 dents incluses en 20 minutes. C’est à peine le temps qu’il me fallait pour une seule dent incluse. On s’imagine que l’extraction est le soin de base que tous les dentistes apprennent à l’école, et c’est en partie vrai, mais c’est un acte qui peut présenter de nombreuses complications selon les dents à extraire. Il y a des dents retenues dans la mâchoire avec de l’os autour. On est souvent proche d’un nerf ou d’une artère, ainsi peut-il y avoir risque d’effraction vasculaire avec une artère qui peut poser des soucis, risque de lésion nerveuse sur la mâchoire inférieure. Il peut également y avoir risque de fracture de la partie postérieure de la mâchoire ou des complications comme de fracturer un morceau de la dent et de le laisser dans la mâchoire. En outre un spécialiste qui contrôle parfaitement cet acte va savoir réduire les douleurs post-opératoires… Enfin, un spécialiste va non seulement maîtriser le geste avec une précision et une rapidité exemplaires mais il va aussi savoir préserver l’alvéole dentaire, c’est-à-dire la partie de la mâchoire qui maintient la dent. Bref, l’extraction nécessite un coup de main finalement très précis qui s’acquiert avec des années de pratique.

Ce type de soins pratiqués par des ultra-spécialistes coûtent donc beaucoup plus chers et obligent les patients à y consacrer davantage de temps ?

C’est vrai. Tous ces spécialistes passent du temps à se former et achètent des équipements spécifiques très onéreux. Par exemple, en endodontie, un spécialiste va travailler sous microscope, avec des systèmes ultra-sonores, des systèmes de rotation continue, d’imagerie 3D. On sort alors malheureusement du tarif de la sécurité sociale.

L’autre inconvénient est effectivement que cela oblige le patient à multiplier des rendez-vous pour se soigner… Effectivement, tout cela mit bout à bout coûte cher.

Le mieux pour éviter de telles dépenses est de faire passer des messages de prévention, à savoir qu’une bonne hygiène dentaire, ainsi qu’un contrôle et un ou deux détartrages par an restent la meilleure façon de préserver ses dents et d’avoir des dépenses dentaires contrôlées tout au long de sa vie.

Cas concret d’une note d’honoraires et du remboursement par l’Assurance maladie et par une complémentaire santé pour un détartrage pratiqué par un parodontiste.
Dans le cas exposé, il s’agit d’une femme de 40 ans qui cotise à une complémentaire santé privée qui coûte 60€/mois.

Le détartrage en question a duré 45 minutes.

detartrage-exemple

 

 

 

Comment expliquez-vous le dépassement d’honoraires dans le cas du détartrage détaillé ci-dessus ?

Le tarif conventionnel remboursé à 70% par l’Assurance maladie pour un détartrage est de 28,92€. Beaucoup de chirurgiens-dentistes pratiquent ce tarif pour un détartrage qui dure en moyenne 20 minutes. Il n’y a pas de raisons de s’inquiéter d’un manque de qualité des soins lorsque l’on paye ce tarif pour un détartrage bien entendu. En outre, si l’on fait bien les deux détartrages annuels, préconisés et remboursés par l’Assurance maladie, c’est la meilleure façon d’éviter de lourdes complications, comme les déchaussements des dents, qui nécessiteront ensuite la pose de prothèses ou d’implants souvent chers et mal remboursés. Cependant certains chirurgiens-dentistes, particulièrement ceux spécialisés en parodontie, font le choix de faire des détartrages plus « poussés » et plus longs. Dans de tels cas, les séances durent en moyenne 45 minutes et les praticiens appliquent alors souvent des dépassements d’honoraires (NDRL : le mieux est de demander le tarif du détartrage au moment de prendre rendez-vous pour ne pas avoir de mauvaise surprise…).

APPEL À TÉMOINS 66 MILLIONS D’IMPATIENTS
Comme on le voit sur la note d’honoraires ci-dessus, le « dépassement d’honoraires » est justifié par l’ajout d’un acte de « maintenance parodontale et prophylaxie » qui est à peine remboursé par l’Assurance Maladie (1,5€) mais heureusement entièrement pris en charge par la complémentaire santé de l’exemple.
Si vous avez vous-aussi effectué un détartrage à un tarif plus élevé que le tarif conventionnel de la Sécurité Sociale, n’hésitez pas à nous indiquer dans les commentaires en bas de cet article, comment cela vous a été facturé, et comment cela a été remboursé par votre régime obligatoire et le cas échéant par votre complémentaire santé.

L’hyper-spécialisation du métier de chirurgien-dentiste ne crée-t-il pas une médecine à 2 vitesses ?

Bien sûr, c’est évident. Un détartrage à 80€ n’est pas à la portée de tous, tout comme le fait de pouvoir s’offrir une complémentaire santé, qui peut éventuellement couvrir les dépassements d’honoraires, comme on le voit dans l’exemple ci-dessus.

Y a-t-il un moyen de réduire les coûts des soins lorsque l’on va voir un chirurgien-dentiste ultra-spécialisé ?

Pour l’instant ces hyper-spécialistes sont souvent isolés dans leur cabinet. Ils ont alors un plateau technique complet à financer et prennent du coup des honoraires très élevés et mal remboursés. Mais de plus en plus de ces spécialistes regroupent leurs différentes compétences au sein d’un seul et même cabinet afin de partager les coûts de ces plateaux techniques. Dans ce type de cabinet, les tarifs pratiqués restent plus chers que les tarifs conventionnels de l’Assurance maladie mais ils peuvent être 2 à 3 fois moins chers que ceux des spécialistes isolés. 

Dans tous les cas, un chirurgien-dentiste devra vous fournir un devis avant de commencer les soins.

Il faut également savoir qu’il n’est pas rare que les chirurgiens-dentistes garantissent leurs soins, notamment lorsqu’il s’agit d’implantologie, entre 5 et 10 ans selon le type de prothèses et d’implants (NDRL : on parle d’implant lorsqu’il s’agit de remplacer la racine et de prothèse lorsqu’il s’agit de remplacer la partie visible d’une dent).

Dans ce que l’on appelle les « déserts médicaux », ces chirurgiens-dentistes ultra-spécialisés sont rarement implantés. Est-on alors moins bien soigné ?

Il y a d’excellents chirurgiens-dentistes « généralistes », il n’y a pas de raisons d’en douter. Evidemment, les ultra-spécialistes sont plus souvent dans les grandes villes.

Je dirais que ce qui différencie un bon d’un moins bon chirurgien-dentiste, qu’il soit généraliste ou spécialiste, c’est le taux de complications qu’ils génèrent et la façon dont ils vont savoir y faire face. 

Pour le reste, il faut bien sûr vivre avec son temps… Un simple contrôle des caries à l’œil nu aujourd’hui n’est plus acceptable, car une carie placée entre deux dents, par exemple, ne peut pas être repérée par un simple contrôle visuel. Une radio est indispensable, d’autant qu’elle est remboursée par l’Assurance maladie.

L’avis du Docteur Ghyselen, chirurgien-dentiste « généraliste » dans les Yvelines

Il y a des avantages et des inconvénients à l’ultra-spécialisation des soins dentaires. Le bénéfice principal est que les patients sont alors soignés suivant les dernières données acquises de la science, ce que chaque chirurgien-dentiste devrait pouvoir prodiguer mais qui est tout simplement impossible à mettre en pratique car cela serait trop lourd en temps pour se former et trop cher en termes d’investissement dans le matériel précis, pour s’adapter à chaque spécialité des soins dentaires.

Le revers de la médaille est que les soins s’étalent sur une plus longue durée. En effet, ces spécialistes sont souvent très sollicités et obtenir un rendez-vous peut prendre plusieurs semaines. Ce que l’on pouvait faire dans un cabinet généraliste en 1 mois, se fait plutôt en 6 mois via un circuit de chirurgiens-dentistes spécialisés. Il y a bien sûr un autre inconvénient de taille, c’est le prix car il y a forcément des dépassements d’honoraires chez les spécialistes.

Il faut savoir que le coût horaire d’un cabinet dentaire se situe entre 180 et 200€ de l’heure. Vous comprenez donc qu’un détartrage qui dure plus de 20 minutes au tarif conventionnel de 28,92€ ou même une dévitalisation de molaire d’une heure au tarif conventionnel de 81,94€ représente un travail à perte que les chirurgiens-dentistes compensent généralement par la pose des prothèses. C’est triste mais c’est la situation actuelle en France.

Bien sûr, en se spécialisant, les chirurgiens-dentistes sélectionnent en quelque sorte leurs patients. Un spécialiste en implantologie fera moins de détartrages et de soins de caries et a plus de chance de mieux gagner sa vie qu’un chirurgien-dentiste généraliste.

Moi-même, lorsque je vois chez un patient qu’il a besoin d’un traitement de racine ou de gencive complexe et long à pratiquer, je préfère le recommander à un confrère spécialisé. Après tout, lorsque j’ai mal au ventre, je vais chez le gastroentérologue, lorsque j’ai des problèmes au cœur, je vais chez le cardiologue, cela me semble logique également d’appliquer la spécialisation des soins au secteur dentaire. Mais il y a évidemment des patients qui ne peuvent financièrement pas se permettre d’aller voir ces spécialistes. Dans ce cas, on s’adapte, on fait de notre mieux, bien sûr, pour qu’ils puissent conserver des gencives et des dents les plus saines et le plus longtemps possible.

Cette ultra-spécialisation est probablement l’avenir des chirurgiens-dentistes dans les grandes métropoles. Nous avons un jeune praticien de 29 ans qui vient de s’installer au cabinet. Pour l’instant il prend tous les cas car il doit se construire sa patientèle mais son intention à terme est de ne faire que de l’implantologie et de la parodontologie. Certains jeunes praticiens demandent même à leur assistant(e) de ne pas prendre d’enfants et de les rediriger directement vers les pédodontistes (chirurgiens-dentistes spécialistes des enfants).

J’arrive en fin de carrière, et moi-même j’avoue que je prends moins d’enfants car je n’ai plus le temps, d’autant que rien que dans ma ville, 4 chirurgiens-dentistes viennent de prendre leur retraite et n’ont pas réussi à céder leur cabinet. Ils ont mis la clé sous la porte. Nous récupérons bien sûr ces patients, qui représentent une surcharge de travail très importante. C’est la raison pour laquelle, moi-même, face à des cas complexes et qui vont me prendre beaucoup de temps, je préfère diriger mes patients vers les spécialistes.

vos commentaires

  •  Ce matin, j’ai payé 244euros pour un détartrage chez un parodontiste. Je vais voir ce que sécurité sociale et mutuelle me remboursent.

    Répondre

  •  La vérité…si je mens !!! A diffuser sans modération auprès de ceux et celles qui veulent conserver leurs dents car la dentisterie sociale remboursée de demain (après les présidentielles, 2018) signe l’arrêt de mort de votre sourire, de votre coefficient masticatoire et de votre taille de guêpe…qu’on se le dise !

    Répondre

  • Bonjour, Je m'étonne que l'on ne puisse pas avoir le détail de ce que l'on paie (non seulement chez les chirurgiens-dentistes) : la carte Vitale est comme un pass. Chez n'importe quel commerçant on vous donne un ticket. Cordialement.

    Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

1 -

autres actualités récentes