Perturbateurs endocriniens et soins dentaires

perturbateurs endocriniens et soins dentaires

Nous avons parlé à plusieurs reprises, sur 66 Millions d’Impatients, des perturbateurs endocriniens présents dans certaines molécules qui entrent dans la composition de très nombreux produits de notre quotidien. Phtalates, parabènes, bisphénol sonnent désormais comme des injures à notre santé.

Les perturbateurs endocriniens sont malheureusement partout… dans les matériaux de construction ou de décoration, les cosmétiques et l’alimentation (principalement industrielle) par le biais des pesticides, des colorants, conservateurs, etc… dans les emballages, les parfums, et même dans certains matériaux et produits qui servent aux soins dans le domaine de la santé.

Nous nous sommes tout particulièrement intéressés à la présence de perturbateurs endocriniens dans les  produits utilisés pour les soins dentaires. Prothèses, colles pour les maintenir, anciens amalgames contenant du mercure, produits de blanchiment, sans compter notre dentifrice quotidien… Est-on particulièrement exposé aux perturbateurs endocriniens lorsque l’on prend soin de ses dents ?

Faisons le point avec Sylvie Babajko, Directrice de recherche à l’INSERM et spécialiste des questions de l’activité des perturbateurs endocriniens sur la santé dentaire.

66 Millions d’IMpatients : La bouche est-elle une porte d’entrée particulièrement sensible à l’exposition des perturbateurs endocriniens (PE) ?

Sylvie Babajko : Oui, la bouche est un élément particulier dans l’exposition aux PE et pas uniquement lors des soins dentaires. On sait qu’il y des passages directs sublinguaux qui font que l’exposition au niveau de la bouche est importante.

En ce qui concerne plus particulièrement les soins et l’hygiène dentaires, c’est une part d’exposition aux PE qui doit être prise en compte, mais on ne sait pas du tout ce qu’elle peut représenter par rapport à la contamination totale des expositions aux PE. A ce jour, il y a controverse dans la littérature parue sur le sujet.

Lors de soins dentaires, entre les colles, les prothèses, les produits de blanchiment, est-ce qu’on ne risque pas de se prendre une importante « charge » de PE ?

Maintenant que l’on sait davantage de choses sur les perturbateurs endocriniens, les dentistes commencent à suivre des consignes particulières pour limiter justement cette exposition lors de certains soins dentaires, où l’on risque effectivement ce que l’on peut qualifier de « flash » d’exposition. Tout est fait pour limiter au maximum l’exposition avec la pose de digues ou d’autres matériels qui protègent la bouche et font obstacle aux molécules, chimiques ou non, et avec potentiellement une activité de perturbateurs endocriniens.

Ce qui nous préoccupe tout particulièrement en réalité, au-delà du moment même du soin dentaire, c’est plutôt la durée d’exposition car les produits ou prothèses utilisés peuvent finalement générer un relargage en continu de molécules qui peuvent avoir une activité de perturbateurs endocriniens, même à très faible dose. Pour l’instant, la communauté scientifique est divisée sur cette question. Il est compliqué de savoir ce qu’il en est précisément et quel est l’impact réel sur la santé.

Y a-t-il une différence d’exposition aux PE selon les prothèses dentaires ?

Jusqu’à présent, nous n’avons décelé aucune activité de perturbateurs endocriniens avec les prothèses en céramique. La structure des céramiques semble plus inerte que les résines composites et les colles. On sait en revanche que les monomères qui peuvent être présents dans les prothèses en résines composites ont des activités de perturbateurs endocriniens, mais on ne sait pas quel est véritablement l’impact de ces résines sur la santé. On ne connaît pas la part d’impact de l’activité de perturbateurs endocriniens présents dans les résines, ni combien de temps dure l’éventuel relargage de PE. Peut-être l’impact des PE dans les résines composites sur la santé d’un adulte est-il finalement minime. Il faut aussi savoir que les résines composites sont des prothèses moins fragiles que la céramique et moins chères également. La balance bénéfice/risque sur le choix d’une prothèse composite par rapport à de la céramique est difficile à évaluer, mais au moins est-il important que chacun, patient comme praticien, soit informé de l’état actuel des connaissances sur le sujet.

Est-ce que cela vaut la peine de changer une prothèse en résine composite ou de faire remplacer un ancien amalgame au mercure que l’on aurait en bouche ?

Encore une fois, il faut avoir une réflexion en termes de bénéfices par rapport aux risques parce que toute intervention peut potentiellement être le moment précis où un maximum de substances toxiques sera libéré. La question est tout à fait pertinente sur les anciens amalgames qui contiennent du mercure, un élément dont on est certain qu’il est dangereux pour la santé, mais on ne sait pas comment le mercure agit sur notre santé dans le contexte d’un amalgame stable. Cependant on sait que c’est au moment où l’on va intervenir pour le retirer qu’il peut y avoir une libération des molécules toxiques. Il vaut peut-être mieux conserver un ancien amalgame contenant du mercure tant que cela n’est pas nécessaire de le changer parce qu’il se serait abîmé par exemple.

Vos travaux de recherche ont révélé qu’il existe une période où l’on est particulièrement sensible face aux perturbateurs endocriniens ?

Effectivement, c’est la fenêtre qui concerne la période fœtale et la petite enfance. Par conséquent, il est tout à fait contre-indiqué de faire des soins dentaires non urgents lorsqu’on est enceinte. Il est donc important de s’épargner d’éventuels soins dentaires en passant par une prévention accrue si l’on se prépare à avoir un enfant. Pour les mêmes raisons, il ne faut pas négliger la prévention par l’hygiène dentaire chez les plus petits pour leur éviter d’avoir à faire des soins dentaires ET de manière générale d’être exposé à des perturbateurs endocriniens durant l’enfance.

UNE NOUVELLE MALADIE S'ATTAQUE AUX DENTS À CAUSE DES PERTURBATEURS ENDOCRINIENS
Spécialiste de l’activité des perturbateurs endocriniens sur les dents, Sylvie Babajko a justement mené des recherches sur ce sujet en collaboration avec Ariane Berdal de l’Université Paris-Diderot. Elles ont montré que le Bisphénol A aurait une action néfaste sur l’émail des dents. Nous avions déjà parlé des effets délétères sur la santé du Bisphénol A dans 66 Millions d’IMpatients. Ce composé chimique est d’ailleurs désormais interdit dans la fabrication de contenants alimentaires et de dispositifs médicaux en France.
Sylvie Babajko et Ariane Berdal se sont particulièrement intéressées à des pathologies hypominéralisantes de l’émail parmi lesquelles le MIH (hypominéralisation des molaires et incisives). Cette pathologie émergente quasi-inexistante dans les années 1980, touche aujourd’hui entre 15 et 18 % des enfants dans le monde. Elle se manifeste par des tâches opaques, blanchâtres ou brunâtres qui affectent les premières molaires permanentes et parfois les incisives permanentes. Ce défaut de minéralisation entraînerait notamment une moindre défense face aux caries dentaires. Les deux scientifiques ont surtout mis en lumière le fait que cette pathologie semblait liée à une exposition aux perturbateurs endocriniens depuis la fin de la vie fœtale jusqu’aux 5 ans de l’enfant. Il est donc fortement conseillé aux femmes enceintes et aux enfants, d’éviter le contact avec des produits contenant des perturbateurs endocriniens comme les aliments ou cosmétiques industriels, ou encore les matériaux de construction ou certains éléments de décoration.

Y a-t-il une exposition particulière aux PE avec les produits de blanchiment dentaire ?

Les produits de blanchiment n’ont pas forcément une activité de perturbateurs endocriniens, mais ce sont des produits chimiques qui peuvent être directement toxiques. Normalement, la bouche du patient est parfaitement protégée lors de ce type de traitement pour éviter d’ingérer directement des produits toxiques. D’autre part, on évite de faire des blanchiments trop souvent pour préserver l’émail.

Les dentifrices contiennent-ils des perturbateurs endocriniens ?

Certains en contiennent et le dentifrice est typiquement une exposition quotidienne et donc continue aux PE dans de tels cas. Les deux molécules qui ont une activité de PE et qui ont pu, ou sont encore présentes dans les dentifrices sont le triclosan (un pesticide antibactérien) et les parabènes (NDRL : dont 66 Millions d’IMpatients a déjà parlé dans cet article). On arrive parfois à repérer ces deux noms en tout petit dans la liste des ingrédients, mais ils sont souvent déguisés sous des noms plus barbares comme leur formule chimique précise, et on a alors bien du mal à les distinguer en tant que consommateurs. Ce sont effectivement des molécules qui ont des propriétés intéressantes puisque ce sont des biocides, donc des conservateurs qui empêchent la prolifération accrue de bactéries mais ils ont sans aucun doute une activité de perturbateurs endocriniens. Notez que le plus important dans le brossage des dents n’est pas le dentifrice, mais l’action mécanique de la brosse à dent.

EN SAVOIR PLUS SUR LES DENTIFRICES

Le magazine Que Choisir a édité plusieurs articles consultables en ligne sur les perturbateurs endocriniens présents dans les dentifrices :

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