Tatouages de couleurs, retour sur la polémique de 2013

Tatouage-color-1024par768

Interview de la secrétaire du Syndicat national des Artistes Tatoueurs.

Le 13 mars 2013, le Journal Officiel publiait un arrêté « fixant la liste des substances qui ne peuvent pas entrer dans la composition des produits de tatouage ». Ce dernier mettait en péril le travail des 4000 tatoueurs français qui auraient été privés de la quasi-totalité des encres colorées.

Pendant des mois de négociations, le Syndicat national des Artistes Tatoueurs (SNAT), accompagné d’experts, s’est battu pour que ce texte soit réétudié.

L’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) et de la Direction générale de la Santé (DGS) laissent planer une confusion jusqu’en décembre 2013 et reviennent finalement, sans réelle justification, sur l’interdiction d’une partie des colorants incriminés.

Les tatoueurs vont donc pouvoir continuer de pratiquer les tatouages en couleurs.

Pour 66 Millions d’Impatients, Grenouille, la secrétaire du SNAT, tente de démêler les tenants et aboutissants de cette polémique.

 

66 Millions d’Impatients : Suite aux rebondissements sur l’usage des encres de couleurs depuis l’arrêté de mars 2013, ressentez-vous que les gens ont davantage de craintes et privilégient les tatouages sans couleurs ?

Grenouille : Il faut croire que l’information a globalement bien circulé sur l’issue du dossier, car pour l’instant je n’ai pas eu de retour en ce sens. Les couleurs s’affichent plus que jamais depuis le 1er janvier !

Quelle part représente les tatouages en couleurs ?
La question nous a souvent été posée ces dernières semaines, mais il est très difficile d’y répondre. Le choix des couleurs ou de pièces en noir & gris dépend directement du style de tatouage choisi : les portraitistes ou spécialistes du réalisme privilégient généralement le noir & gris (la couleur existe aussi, mais c’est très rare), ainsi que certains styles graphiques tels que tribal, polynésien, ou encore certaines œuvres abstraites (mais qui comportent aussi parfois de la couleur). Les couleurs se retrouvent inévitablement dans les tatouages « old school », « new school », « kustom », japonisant (encore que les réalisations japonisantes soient parfois en noir & gris, même si c’est moins fréquent) et bien d’autres.

Lors des concours du Mondial du Tatouage 2014, la catégorie « Meilleure petite pièce » présentait sensiblement plus de tatouages en couleur qu’en noir & gris, mais la catégorie « Meilleure grande pièce » présentait le même nombre de tatouages en couleur qu’en noir & gris.

Certains colorants ont quand même été interdits? Pourquoi? Est-ce justifié selon vous ?
Au final, on nous a confirmé que 59 colorants « seulement » étaient désormais interdits dans les produits de tatouage. Le choix de ces colorants est calqué sur des règles visant les produits cosmétiques, on peut donc légitimement estimer qu’il peut être justifié de les proscrire également dans les produits de tatouage. Ce que les professionnels déplorent, c’est le manque de volonté de l’ANSM (Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé) à travailler sur ces questions en lien direct avec les tatoueurs, les fabricants, les fournisseurs et les médecins directement impliqués dans ce secteur, afin de disposer de données plus précises sur les risques (ou l’innocuité) des colorants et substances dans le cas particulier d’un tatouage par effraction cutanée. L’AFSSAPS (ex-ANSM) a pourtant plusieurs fois par le passé manifesté la volonté de travailler avec le SNAT sur une réflexion commune concernant les règles encadrant les encres de tatouage, mais l’actuelle ANSM a préféré œuvrer uniquement de son côté en 2014, et c’est ce qui avait pourtant conduit à la confusion dramatique de la fin 2013. Espérons qu’à l’avenir l’ANSM sera plus encline à consulter les professionnels et les experts dans le domaine avant de pondre une réglementation hasardeuse.

Côté tatoueurs, se sentent-ils perdus ? Ont-ils des craintes ?
Pendant quelques mois les tatoueurs français ont eu la plus grande crainte de leur vie : se voir privés de la quasi-totalité de leurs couleurs. Quand on connait l’historique du SNAT et de ses actions, on sait que les pouvoirs publics peuvent être autant bienveillants qu’indisposés : c’est souvent une histoire d’interlocuteurs au final… Nous avons eu la chance de pouvoir travailler avec des fonctionnaires très attentifs aux contraintes des professionnels, tout en étant soucieux de la santé publique. Mais nous avons malheureusement aussi parfois à composer avec des personnes ayant une totale incompréhension du tatouage, voire un parfait mépris de la pratique, et qui ne voient donc absolument pas l’intérêt de prendre en compte l’avis des tatoueurs et des tatoués pour leur imposer des règles qu’ils estiment être nécessaires.

Les tatoueurs membres du SNAT savent que leur syndicat met tout en œuvre pour favoriser le dialogue avec les ministères et les administrations locales. Nous avons d’ailleurs généralement un très bon rapport avec les ARS par exemple, qui nous consultent régulièrement sur les questions entourant l’application de la réglementation dans leur région. Les pros adhèrent soit par volonté de voir leur art véritablement reconnu, soit par souci de se protéger le plus possible contre les injustices administratives, et le plus souvent les deux. Ils ont évidemment des craintes pour leur avenir, surtout après la crise des encres que l’on vient de traverser, mais après l’issue positive que nous avons finalement eue, je pense que la majeure partie d’entre eux a repris espoir… Jusqu’à la prochaine menace !

Existe t-il un tableau précis des produits autorisés que les tatoueurs peuvent consulter et comprendre facilement ?
Il n’existe aucune liste positive de substances, de produits ou de marques autorisés : l’arrêté du 6 mars vise bien, comme cela nous a été confirmé sur le point des colorants, des substances interdites dans les encres de tatouage. Ces restrictions sont les mêmes que celles préconisées en Europe : toutes les encres de tatouage conformes à la réglementation européenne au 1er janvier 2014 sont donc autorisées, dans la mesure où l’étiquetage est lui aussi conforme aux règles françaises.

C’est pourquoi le plus simple et le plus fiable est de s’adresser à un fournisseur français, qui doit être garant de la conformité des produits vendus, et assurer une parfaite traçabilité de tous les produits distribués.

Concernant plus spécifiquement la liste des colorants (point 4° de l’arrêté), il est possible de comparer l’étiquetage des flacons d’encre avec le tableau ici (colorants des colonnes 2 à 4 interdits).

Pendant le Mondial du Tatouage, les organisateurs avaient mis à disposition de l’ensemble des tatoueurs (pour une bonne moitié venus du monde entier) une liste des colorants interdits, avec leur CI (color index) afin qu’ils puissent vérifier leurs flacons en cas de doute. Des sets d’encres conformes ont également été distribués gratuitement aux tatoueurs étrangers qui en faisaient la demande.

Après tous ces mois de bataille, comprenez-vous pourquoi il y a eu au départ cette erreur « d’interprétation » et pourquoi il a fallu tant de temps et d’énergie pour établir une lecture correcte de l’arrêté ?
Pourquoi… On ne peut qu’émettre des hypothèses, et parfois même spéculer sur les raisons qui ont pu empêcher l’ANSM de confirmer notre interprétation initiale, pourtant validée par la DGS (Ministère de la santé) dès le 5 avril 2013 ! Le fait est que l’ANSM a maintenu, volontairement ou pas, une confusion sur la lecture du point 4° de l’arrêté qui a provoqué une crise sans précédent dans le monde du tatouage français et même au-delà (la pratique du tatouage étant basée sur l’échange et les voyages, une restriction massive de couleurs en France aurait eu des répercussions sur le tatouage en Europe). Malgré le lobbying médiatique et politique engendré par le SNAT, et nos relances successives tout au long de l’année 2013, le ministère de la Santé a attendu le 23 décembre pour mettre fin à cette confusion, alors que si l’ANSM avait d’emblée validé l’accord que nous avions eu dès le 5 avril avec la Direction générale de la Santé (DGS), rien de tout cela ne serait arrivé. On peut imaginer que l’ANSM n’a pas daigné admettre le problème d’interprétation initialement, et s’est embourbée par la suite dans son mutisme, entraînant des réactions qu’elle n’avait pas prévues. Aujourd’hui encore, ni l’ANSM ni la DGS n’admettent même être responsables d’une quelconque confusion, se contentant d’incriminer une incompréhension de notre part… Notre compte-rendu du 5 avril et les courriers successifs prouvent pourtant le contraire (plus de détails ici)

Est-ce que l’ANSM a repris contact avec vous pour continuer à travailler ensemble sur ce genre de sujets ?
Depuis la lettre du ministère de la Santé du 23 décembre, et bien que nous ayons de nouveau sollicité le dialogue avec la DGS et l’ANSM, aucune de ces instances n’a repris contact avec nous. Travaillant actuellement activement sur les dossiers du statut d’artiste tatoueur et de celui de l’apprenti (ministères du Travail et de la Culture), nous attendons les résultats d’une étude, menée par le Dr Kluger, auprès des tatoueurs membres du SNAT pour tenter de rétablir le dialogue avec le ministère de la Santé, et ce afin de reprendre les travaux menés avec la DGS ces dernières années, malgré le changement incessant des fonctionnaires en charge de notre dossier, ne faisant qu’ajouter à la complexité du travail mené de part et d’autre.

En dehors des colorants, sur quels autres points travaillez-vous ou aimeriez-vous travailler sur le plan de la santé, avec l’ANSM ou les Agences régionales de Santé (ARS) par exemple ?
Il nous semble primordial de parvenir à travailler avec l’ANSM à l’avenir sur les produits de tatouage : les enjeux à la fois en termes économiques et de santé publique le nécessitent. Nous souhaitons vivement pouvoir continuer à travailler avec la DGS sur l’ensemble de la réglementation sanitaire et sur les problématiques qui ont émergé depuis 2008 : le fléau du tatouage sauvage et/ou à domicile (des clients), la formation des tatoueurs étrangers sur les conventions de tatouage (toujours actuellement soumis à une formation lors de chaque événement, alors que depuis 2010 on nous promet de rectifier les textes pour que cette formation puisse enfin être validée une bonne fois pour toutes et éviter aux tatoueurs étrangers de se soumettre de nouveau à cette formation à chaque nouvelle participation à une convention française !), le contenu douteux des formations Hygiène et salubrité pour certains organismes habilités…

Le SNAT est en revanche plutôt optimiste quant aux démarches des ARS : celles-ci prennent facilement contact avec nous ou avec nos membres sur le terrain, afin par exemple de mieux connaître la pratique et échanger sur le terrain sur les modalités d’application de la réglementation. On a par exemple eu, pendant le Mondial du Tatouage, la visite de représentants des ARS Paris et Centre, qui ont ainsi souhaité établir de nouveaux contacts avec le bureau du SNAT et pouvoir rencontrer des tatoueurs membres du SNAT dans cette optique. Leur démarche est très positive et laisse présager des conditions optimales de contrôle dans les studios.

D’un point de vue sanitaire, le SNAT est-il satisfait des règlementations actuelles ? Y’a t-il des améliorations que vous voudriez mettre en place ?
Le SNAT ne peut qu’être heureux de la standardisation des règles sanitaires, même si certains points demandent à être rectifiés (notamment sur la formation des tatoueurs étrangers, comme expliqué précédemment). Les améliorations seraient à envisager du côté de la lutte contre le tatouage clandestin, qui constitue un véritable fléau sanitaire, et met en défaut les professionnels qui se soumettent strictement aux règles sanitaires. Les ARS devraient disposer d’un plus grand pouvoir d’intervention pour empêcher ces pratiques, qui loin de réduire avec la réglementation de 2008, semblent au contraire avoir explosé. Le SNAT fait de gros efforts à son niveau sur l’information du public et des professionnels, peut-être que les ARS pourraient aussi insister sur cette information.

Quelle est votre position sur la précarité sanitaire de certains stands installés notamment lors des festivals ?
La pratique du tatouage sur les conventions de tatouage est prévue par les textes : tout événement, festival ou autre, souhaitant accueillir un ou plusieurs stands de tatouage devrait se conformer simplement à ces règles. Certains organisateurs de ce type d’événement nous contactent parfois pour connaître justement ces règles : c’est plutôt bon signe, mais là encore ce sont logiquement aux agences régionales de santé (ARS) de veiller au grain…

vos commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

autres actualités récentes